AVANT L'ASSOCIATION DEPUIS L'ASSOCIATION L'ASSOCIATION ET PAULETTE ARAGON-LAUNET

L'ASSOCIATION ET PAULETTE ARAGON-LAUNET...

 

Ce dimanche du printemps 1959, une dame marche sur le champ de céréales de l'Hespitalet, la bêche sur l'épaule. Elle progresse près de la ferme en ruine, vers la friche dont elle écarte les épines noires et les ronces : le rêve va devenir réalité, le destin s’accomplit et Séviac renaît.

Cette rencontre entre Paulette Aragon-Launet et Séviac n'est pas le fruit du hasard mais à la fois l’aboutissement d’une belle histoire et le début d’une plus belle encore : depuis quelques années, chaque promenade dominicale de Paulette Aragon-Launet et de ses enfants les conduit de châteaux en églises, à la découverte incessante du patrimoine architectural gascon. D’ailleurs, Paulette Aragon-Launet, membre de la Société Archéologique du Gers, a déjà publié plusieurs articles sur la Ténarèze, l'Armagnac et ses peintres.

P Aragon-Launet

 

Rien, en apparence, ne semble la guider vers l'archéologie antique, puisqu'elle se passionne pour les monuments médiévaux et modernes. Et pourtant, son esprit, durant ces visites, n’est-il pas déjà la recherche de ce lieu magique, embelli par l'enfance et le récit d'un père ? On imagine sans peine cette soirée où, des années auparavant, médusée, elle avait entendu de la bouche même de son père le conte du palais englouti... Il l’avait vu, il pouvait raconter les somptueuses mosaïques aux couleurs chatoyantes, les colonnes, les marbres, et le mystère de ces chambres souterraines remplies de cendre. En effet, les pu contempler les pavements de Séviac, mis au jour de 1911 à 1913, financées par le docteur Lannelongue. La truculente gasconne n'a-t-elle pas embelli le récit et n’a-t-elle pas restitué la statue colossale de bronze dont l’orteil fut retrouvé ?

L’année même de la naissance de Paulette Aragon-Launet, le site est à nouveau enseveli et semble s'endormir à jamais. Seuls restent les rêves de mosaïques et de la chèvre d'or de Séviac, dont le pays avait parlé.

Les premiers sondages...

Après quelques recherches, la négociation permet d'obtenir l'autorisation et l'indication du roncier près de "l'Hespitalet". Paulette Aragon-Launet précise "aux abords est de la grange en ruines sur un terrain qui ne semblait pas avoir été cultivé depuis les fouilles de 1911".

Le premier dimanche ne donne rien. Huit, jours plus tard, Max Launet, "au premier coup de pioche", met au jour la mosaïque de la galerie Ouest. Paulette évoquant cette période, écrira : " Ayant entendu parler par mon père des mosaïques qu'il avait vues lors des fouilles de 1911, j'étais allée à Séviac et j'avais pu repérer l'emplacement déjà fouillé. Aidée de mes enfants, nous faisions en 1959 des sondages qui remirent au jour quelques mètres carrés des mosaïques déjà inventoriées."

Et Séviac renaît...

Dès lors, tous les efforts de Paulette Aragon-Launet sont consacrés à Séviac : M. Labrousse, directeur de la Circonscription des Antiquités Historiques est prévenu et accorde une subvention. Paulette Aragon-Launet présente une communication sur Séviac à Lectoure, en mai 1959, au Congrès de la Fédération des Sociétés académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne.

 

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Réception des sociétés savantes

A partir de l'année suivante, la location du champ permet l'organisation d'un chantier de fouilles; l'aile Ouest du péristyle est dégagée en 1961, en particulier la salle (S1) ornée de la mosaïque aux rosaces, dont la fouille nécessite 1’arrachage d’un petit bois de jeunes chênes.

Des sondages permettent par ailleurs d’appréhender l'aile est de la villa.

 

L'association voit le jour...

Le 1er octobre 1966 Paulette Aragon-Launet crée l’Association pour la Sauvegarde des Monuments et Sites de l’Armagnac (elle est déclarée le 17 octobre à la sous-préfecture de Condom). Son siège social est à la tour de Lamothe et son but de "restaurer, sauver et mettre en valeur les vieux monuments et les sites de l'Armagnac". Lors de la première séance officielle de l'association, Paulette Aragon-Launet précise dans son discours inaugural : "L'appellation même de notre groupement résume tout notre programme : Sauver les monuments en péril, défendre les beaux sites de notre région d'aménagements maladroits ou de destruction ". Autour d'elle se regroupent les membres fondateurs : Mme Juliette Lier, Rose Moulette, MM. Duffau et Laffargue, ainsi que M. l'abbé Loubès. Séviac n'est pas encore le centre de l'action de l’association qui se consacre aux restaurations de l'église de Luzanet et de la tour de Lamothe.

En 1966 encore, une subvention du Directeur régional de la circonscription des Antiquités historiques permet, en louant le terrain, la fouille au-delà de l'espace laissé en friche.

La première parcelle du terrain de Séviac est acquise en juin 1967 : Paulette Aragon-Launet a su convaincre le préfet Villatte de l’intérêt culturel et touristique de Séviac et a obtenu une subvention (5 000 F) du Conseil Général du Gers. Une équipe de fouille travaille en juillet et en août. Paulette Aragon-Launet rend aussitôt compte au public du résultat des fouilles, dans la première édition de la brochure "les hauts Lieux de Montréal", qui outre Séviac, étudie, Montréal, Genens, Luzanet, Fourcès...

Elle donne aussi, avec M René Laffargue, dans la salle du théâtre de Montréal, une conférence sur les richesses archéologiques du Condomois.

1968 voit l’organisation d’un chantier estival auquel participent des jeunes de la région, mais aussi un groupe de la prestigieuse Ecole du Louvre. Paulette Aragon-Launet en assure l'hébergement à ses frais même si elle déplore: "Mes moyens financiers ne me permettent malheureusement pas d'assumer tous les frais de fouille".

De 1967 à 1976, les campagnes de fouilles qui se succèdent permettent de mettre au jour l'essentiel des bâtiments résidentiels de la villa. La progression du dégagement peut être rapide puisque la majeure partie de ces galeries et salles avait déjà été fouillée.

Il convient en effet à ce stade de rappeler que, dès 1867 ou 1868, les premières fouilles avaient été entreprises sur le site. Mais ce sont surtout les fouilles de 1911 à 1913, financées par le docteur Lannelongue, professeur à la faculté de médecine de Paris, et surveillées par le docteur Cassaigneau et M. Dandrey, qui avaient dégagé les galeries ouest, sud et est du péristyle, certaines salles et les couloirs sud-ouest et sud-est. Paulette Aragon-Launet retrouve donc une stratigraphie bouleversée, essentiellement constituée des remblais des fouilles antérieures.

Dès 1972, la fouille de la cour intérieure est achevée, et la cour séparant la pars urbana des thermes est repérée. Ces deux cours fournissent un matériel abondant et de qualité. Profitant "d'un moment où le propriétaire était disposé à vendre", la deuxième parcelle de Séviac est acquise par l'association. La campagne 1973 porte sur l'aile sud. 1974 est marquée par la découverte des "Amants de Séviac", célèbre couple de squelettes, de la mosaïque aux arbres, d'une tête en marbre blanc, d'un superbe camée, mais aussi du "trésor" de 17 monnaies d'or d'époque mérovingienne. Les salles de l'aile est sont fouillées en 1975, tandis qu'à partir de 1976 l'essentiel de l'effort porte sur le secteur thermal : la piscine mosaïquée est mise au jour en 1977. Parallèlement, la découverte en 1976 d'un bassin identifié aussitôt comme étant un baptistère induit la fouille du secteur paléochrétien.

Les "pionniers" des années 1968-1975, autour de Jean Tichane, Daniel Daucourt et Guy Célot, logent chez l'habitant, en particulier au hameau de Séviac. A partir de juin 1975, le relais de fouilles est aménagé dans la ferme, jadis en ruine. Paulette Aragon-Launet établit les plans de ce gîte, dirige les maçons et n’hésite pas à mettre la main à la pâte surtout pour l’aménagement intérieur. Il lui est alors possible d'envisager des équipes de fouilles plus étoffées et bénéficiant d'un confort apprécié.

 

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Paulette Aragon-Launet participe aux fouilles

Le recrutement est élargi et les années 1974-1976 voient ainsi l’arrivée à Séviac d'une équipe qui, au fil des ans et de l'amitié, restera unie autour de Paulette Aragon-Launet : Evelyne Guilbert, Hervé Rivière (venu à Séviac dès 1972), Elisabeth Monturet, Raymond Monturet, Jean Gugole, Yannik Tirel, Pierre Tullin, ... De plus en plus, Paulette Aragon-Launet délègue à ses collaborateurs successifs le suivi du travail archéologique quotidien, sans toutefois cesser de s'impliquer dans la définition : des axes de travail et dans la réflexion sur la recherche. Après avoir chargé Dominique Matignon d'une étude sur la villa, elle confie à Hervé Rivière et Raymond Monturet le soin de fouiller les thermes, de 1976 à 1978. Plus tard, Jacques Lapart et Jean-Louis Paillet, du C.N.R.S., dirigent les fouilles du secteur paléochrétien.

 

Après de multiples transactions, la troisième parcelle de terrain est achetée en 1980, permettant de fouiller le " secteur nord " C'est-à-dire l'aile nord du péristyle et les structures se développant au-delà. Les fouilles, menées par Hervé Rivière, Elisabeth Monturet et Jean Gugole, jusqu'en 1986, permettent d'appréhender la chronologie relative des différentes phases de réaménagement et d'occupation du site.

 

A cet égard, on n'insistera jamais suffisamment sur le rôle tout particulier qu'a joué Hervé Rivière dans le développement à Séviac d'une archéologie scientifique. C'est aussi lui qui, le premier, soutient Paulette Aragon-Launet dans ce seul moment de doute, en 1981-1982, ou elle se demande si âge va pouvoir continuer Séviac.

Franchissant cet obstacle, elle continue, avec le seul regret de savoir qu'elle ne verra pas la fouille achevée.

Au demeurant, elle livre une imposante villa gallo-romaine couvrant près de trois hectares, dont on sait désormais qu’elle est occupée du IIe siècle au VIII siècle de notre ère. La villa du Haut-Empire reste à fouiller, puisqu'on n'en connaît essentiellement que l’atrium ou cavaedium au stylobate de monolithes.

 

 

La protection et la mise en valeur du site...

Limiter l'œuvre de Paulette Aragon-Launet à la seule direction des fouilles occulterait d'autres aspects majeurs de son action sur le site de Séviac.

La conclusion d'un de ses premiers rapports de fouille envisage déjà l'avenir : "Si la découverte de la villa est intéressante en elle-même, sa mise en valeur et son aménagement constitueraient un atout important pour l'aménagement touristique de là région". La première mosaïque retrouvée à Séviac a été transportée à l'abri. Les autres font, si nécessaire l'objet d'une dépose et d'une restauration. Dans son rapport de fouille du 7 décembre 1970 Jean Tichane, réfléchissant avec Paulette Aragon-Launet, écrit que "notre plus grand problème est de savoir comment nous pourrons faire un toit sur les sols sans choquer la perspective de l'ensemble ".

Un souci permanent de protéger et de mettre en valeur se concrétise par la restauration de murettes dès mars 1971, et l'érection de toitures de protection, dès 1972. Il ne se passe alors guère d'année sans qu'un toit supplémentaire ne vienne compléter la mise hors d'eau. Le relais des fouilleurs est agrandi et amélioré. Il sert aussi de gîte d'étape pour les marcheurs et pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

Tout ceci est rendu possible par l'idée novatrice de présenter au public le résultat des fouilles au fur et à mesure de leur avancement, permettant ; par l'acquittement d'un droit d'entrée, de collecter des fonds immédiatement consacrés, à la protection de la villa. C'est cette autonomie financière qui permet également au site, à l'association et à sa Présidente son indépendance vis-à-vis des organismes de tutelle et des politiques.

La mise en valeur de Séviac est aussi rendue possible par un état d'esprit auquel Paulette Aragon-Launet demeura toujours fortement attachée : le bénévolat. Ce don gratuit de soi, sans horaire ni attente de rémunération, dont elle a su pétrir le cercle de ses amis et collaborateurs, a été le vecteur principal de sa réussite à Séviac. Tous les bénévoles, s'impliquant dans la fouille, dans l'accueil des visiteurs ou dans l'entretien du site sont conduits naturellement, par la seule vertu de l'exemple et du charisme de leur Présidente, à donner le meilleur d'eux-mêmes. L’illustration sans faille en est M. Roger Lussagnet qui, des années durant, par delà la maladie, consacre sa retraite à Séviac. Sans nul doute, l'affaiblissement d'un tel bénévolat serait préjudiciable au maintien de la vitalité du site.

La création du musée et le développement touristique...

Le 2 août 1972, le dépôt de fouilles baptisé " musée lapidaire de Montréal-du-Gers est inauguré sous le patronage de Charles Samaran, membre de l'Institut et Directeur honoraire des Archives de France. Il s'insère dans le bâtiment de l’hôtel de Ville, en liaison avec le syndicat d’initiative du canton, et concrétise l'idée de Paulette Aragon-Launet, telle qu’elle l'avait exposée en 1970 : "La villa de Séviac se trouve au centre de la région la plus touristique de l’Armagnac où bastides, églises et châteaux abondent. Unique vestige gallo-romain spectaculaire, elle suscite curiosité et intérêt et peut devenir un atout majeur pour le tourisme".

 

Il est clair dans son esprit, dès le début, que Séviac doit profiter à Montréal-du-Gers et au département. D'où le souhait, qui ne s’est jamais démenti, d'intégrer le musée au cœur du village afin d’inciter les visiteurs à le découvrir, en complément au site et à ses collections.

Cette volonté de concourir au développement touristique de la cité n'implique toutefois pas à ses yeux une quelconque perte d'autonomie, tant pour le site que pour les collections qui en sont issues.

Ce musée permet aussi, à l'œil attentif, d'apercevoir les autres sites archéologiques armagnacais qu’elle a fouillés ou sondés : Eauze, Le Grué, Le Castéra, Genens. Pourraient y figurer Esplavis et la Montjoie de Roquebrune…

Mais aucun ne suscite autant de passion chez elle que Séviac, sur lequel elle conservera jusqu'à la dernière heure ce regard de l'enfance et de la jeunesse qu'on croyait éternelle. 

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Vénus Anadyomène, visible au musée de Montréal-du-gers (Cl J-B Laffitte)

Paulette Aragon-Launet livre à la postérité un site qu’elle a inventé, au sens archéologique du terme, qu’elle a protégé, mis en valeur et présenté au public. Il est rare, sinon unique de trouver ainsi rassemblé sur la même personne l’essentiel du processus qui conduit l’archéologue vers sa mission finale, faire progresser la science dans son domaine, pour le plus grand nombre.
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Visible à Séviac, ce bas relief à la mémoire de P Aragon-Launet.

On ne regrettera jamais assez que le temps lui ait manqué pour mener à bien la publication de la villa. Il sera en outre difficile à celui qui n'a pas eu le privilège de la côtoyer, d'imaginer l’implication de Paulette Aragon-Launet dans la mise en valeur de Séviac. Son enthousiasme, sa présence et son attention quasi permanentes, les kilomètres parcourus, les heures consacrées, l'énergie déployée, l’enchevêtrement de ses activités dans un tourbillon sans pause dans une activité sans repos ne sauraient être décrits.

 

 

Passant sans transition du labeur de force à la réception mondaine, avec le même naturel déconcertant elle forçait l'admiration et le respect de tous. Animatrice, tant de l'équipe de recherche que du groupe des fouilleurs, le charisme de sa personnalité s'imposait sans peine. Animée d'une volonté farouche, elle semblait faire fi des obstacles, réalisant obstinément ses projets pour le bonheur de Séviac. Une journaliste a pu écrire que durant toutes ses "pérégrinations communes" avec elle, Paulette Aragon-Launet n'a cessé de lui dire "Ne parlez pas de moi ce n'est pas intéressant, parlez plutôt de ce que nous faisons ici, de Séviac, de Fourcès".

Jean Gugole, extraits de "Hommage à Paulette Aragon-Launet"